Les aventures surréalistes de Billy-Bob le rhinocéros
Volume VIII: Le père de Billy-Bob


(Avril 2016, le dernier volet de Billy-Bob, à la demande de Yan Bertrand.)

Il faisait noir. Il avait presque terminé. Il ne restait que la touche finale. Plus de noir. Une couche de plus. Le temps s'assombrit, les nuages recouvrèrent la tapisserie du ciel, et jaillis le cri aussi soudain que déchirant de la finalité de son oeuvre.

Fatalité. Mais où était Billy-Bob ?

Jacques-Pieuvre posa ses outils sur l'édifice du scaphandre tablier alors qu'il repéra le chasse-triangle du grave dru louche. Tout va changer ce soir. On jouera sur les trottoirs. Et il le savait, comme vous vous en doutiez aussi probablement. Maurice, l'épouse de Jacques-Pieuvre, se reposait dans son fauteuil en tricotant. Pourquoi ?
Peut-être pour lui laisser croire que tout était normal. En fait, rien n'aurait pu être plus faux. Jacques-Pieuvre ne se doutait de rien, mais Maurice se demandait bien à quel moment son univers allait basculer. Le filet se resserrait à chaque seconde.
Elle le sentait. Elle humectait l'odeur de la corde qui rôde dans les corridors et sur les murs. C'était la fin. Elle le savait. MAIS JACQUES-PIEUVRE ! Jacques-Pieuvre, lui, n'en avait aucune idée. Chaque jour, il revêtissait son tablier, s'asseyait dans son atelier, et s'affairait à faire noir. Depuis 12 ans, maintenant, chaque jour, de 9 heures le soir à 8 heures le matin, il faisait noir. C'était son travail.

Tout d'un coup quelque part quelqu'un se demanda pourquoi les choses se passaient ainsi et se demanda s'il était possible de changer cet univers pitoyable. À quoi valait bon vivre dans un lieu si triste et si tendu ? Si ce quelqu'un avait la capacité de changer quelque chose, eh bien il fallait l'essayer. En effet, pourquoi pas. Essayons.

Mais soudain, pris de panique, cette personne s'arrêta dans son élan. Qu'arrivait-il à un univers lorsqu'on cesse de l'observer ? Continue-t-il à exister ? Devientil ce nouvel univers dont il souhaitait parler ? Un univers soumis à la mesure permettra quelle liberté lorsque cette mesure prend fin ? Est-il possible d'échapper à la mesure ?

Public en délire, voici là une question que je ne croyais jamais poser. En effet, le départ de Billy-bob a été très difficile pour tous. J'imagine qu'il a été très difficile pour vous de lâcher prise, mais j'imagine aussi que vous n'avez aucune idée du vide qui fut créé en moi lorsque celui-ci est parti. Tous les jours, j'appelle : « Billy-Bob ! Billy-Bob ! Viens, j'ai fait du potage ! », mais hélas, la seule réponse que j'obtiens est celle des griffes froides du silence du vent du destin.

Mon destin.

Je connais Billy-Bob mieux que quiconque, c'est vrai. Mais force est d'admettre que Billy-Bob arrive encore à me surprendre, moi, son père.

Voilà, il m'est impossible de vous le cacher plus longtemps. Billy-Bob est mon seul fils. Mon seul protégé. Mon oeuvre et ma fierté. Son départ est bouleversant.
Et je vous entends déjà demander : mais pourquoi partirait-il ?
La réponse m'échappe à moi aussi. Chose certaine, depuis son départ, tout a basculé.
J'ai tenté de le remplacer, j'ai tenté de regarder ailleurs, j'ai tenté d'oublier, de me souvenir, j'ai même gratouillé la battue refluée migratoire penchée du calme coq qu'est so voeu dire fraux mage en espa gnolle.

Ok check bin mon auditoire averti. Ça fait des années que je veux le dire mais c'est que l'affaire, la vraie affaire, c'est que. Comment dire. Comment faire. Comment écrire. Il fait si noir.

(Quarante ragoûts plus tard)

Une lueur apparue. C'était Stanislas, le frère du lion des chroniques de Narnia. Il possédait une forme abstraite. Personne n'aime Stanislas parce que personne ne comprend Stanislas. La lueur disparue. Plus personne ne revit jamais Stanislas.

(Des fleuves passèrent)

Jacques-Pieuvre posa son tablier, essoufflé et à bout de souffle. Son travail était terminé. Il avait pris Maurice par surprise, celle-ci qui croyait pouvoir lui faire croire le mensonge qu'elle a inventé pour lui donner l'impression que quelque chose de faux était vrai. Il enfila ses bottes, revigoré du courage que lui a apporté cette nouvelle. Billy-Bob était vivant. Il en a eu la confirmation. Un long périple se dessinait devant lui, mais il s'en sentait capable. Jacques-Pieuvre croyait en Billy-Bob. Il allait le trouver.

Et c'est ainsi que se termine l'épopée de Billy-Bob telle que nous la connaissions. Vous vous en doutiez probablement.
Je suis dorénavant trop vieux pour continuer à y prendre part. Ma vision s'affaiblit. Les choses bougent trop vite. Je n'y arrive tout simplement plus.

La vérité est que Billy-Bob existe, mais j'en ai perdu la trace. Nous possédons tous un Jacques-Pieuvre en nous. Nous possédons tous un être qui veut croire. Nous possédons tous quelqu'un qui veut retrouver Billy-Bob. Accordez-moi cette dernière faveur, je vous en conjure. Je me sens disparaître... Il se fait tard. Ne soyez pas tristes. Vous saurez bien réussir sans mon aide. Je suis si vieux... Mon aventure se termine, mais celle de Billy-Bob, je le sens bien, est loin de s'être achevée. Courage, Jacques-Pieuvre. Tu sauras prendre la bonne décision.

- Jean-Claude

P.S. J'ajoute une note au bas de mon récit.