28 minutes
(Lecture 139) Antoine de Saint Exupery (I), La soif d’exister

Auteur: Bernard Marck
Année de parution: 2012
Éditeur: L’Archipel
Lien vers mes notes manuscrites numérisées
En décembre dernier, j’achevais la lecture d’une histoire qui flottait dans ma tête depuis ma tendre enfance : Le Petit Prince. C’était le début d’un périple pour explorer les confins de mon âme. Pourquoi cette œuvre résonne-t-elle tant en moi et pour tant de personnes à chaque fois que je la croise ?
Depuis l’âge de 8 ans, je rêve d’écrire un livre. Ce rêve est enfoui si profondément en moi que je n’arrive plus à en trouver la racine. Est-ce que l’œuvre de Saint Exupéry a joué un rôle dans mon désir d’écrire? Depuis si longtemps, je rêve d’écrire en peu de mots quelque chose de songé, de sincère, d’utile, de beau, de vrai. J’ai fait le premier pas en 2003 en commençant l’écriture de mon journal intime, un projet qui continue d’avancer à ce jour. Après avoir passé vingt-trois ans à écrire des textes de toutes sortes, j’en arrive à constater une chose : il est bien difficile d’émouvoir, mais tellement satisfaisant. Écrire, c’est partir à la recherche d’idées dont on ignore si elles existent. C’est la création pure.
Antoine de Saint Exupéry semblait avoir un don avec les mots et les idées. Avec de petites phrases, il semblait capable d’émouvoir sans effort, tout naturellement. Par exemple, il a écrit ce qui, selon les jours, est ma phrase préférée: “La perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer.” J’aspire à m’exprimer aussi bien un jour.
Peut-être est-ce parce que ma mère m’a conditionné à croire en mon potentiel, mais j’ai l’impression que Saint Exupéry et moi partageons quelque chose. Une sensibilité? Une vulnérabilité? Que sais-je. J’avais envie de découvrir qui était ce personnage bien réel afin de mieux comprendre son parcours et son œuvre. Que doit vivre un homme pour en venir à écrire Le Petit Prince? Comment Antoine apprenait-il de ses erreurs? Quelles erreurs a-t-il commises? Comment travaillait-il?
En lisant ce livre, j’ai suivi le conseil de Charlie Munger qui nous invite à devenir ami, à travers la lecture, avec les grands disparus de ce monde (“the eminent dead”). J’ai voulu côtoyer un héros de la littérature française afin de constater ce qu’il avait à m’apprendre.
De quoi parle le livre dans son ensemble?
Ce livre est la première partie de la biographie d’Antoine de Saint Exupéry, un auteur français qui a écrit quelques oeuvres de son vivant
- L’Aviateur (1926)
- Courrier sud (1929)
- Vol de nuit (1931)
- Terre des hommes (1939)
- Pilote de guerre (1942)
- Le Petit Prince (1943), de loin son œuvre la plus populaire
- Lettre à un otage (1943)
- Citadelle (1948, posthume)
Dans ce premier tome, on traite des années 1900 à 1936. Le deuxième tome racontera les années 1937 à 1944.
Que dit-on en détail, et comment?
On y raconte la première moitié de la vie de l’homme dans des détails assez précis pour satisfaire n’importe quel curieux. Une dizaine de pages au centre du livre montrent des photos de jeunesse de l’auteur. L’écriture du Petit Prince est racontée dans le tome II, donc il faut s’armer de patience si c’est cette partie du récit qui nous intéresse.
Dans ce tome I, on raconte surtout les débuts d’Antoine, son parcours qui l’a mené à devenir pilote d’avion pour l’Aéropostale. La dure réalité des pilotes qui survolaient les nuages pour livrer le courrier à Cap Juby semble extrême compte tenu des mesures de sécurité auxquelles nous avons accès de nos jours. Les morts sont fréquentes. Les pilotes d’avion de cette époque sont de vrais durs à cuire!
On y raconte aussi ses débuts mouvementés avec Consuelo, sa femme qui lui restera loyale jusqu’à sa mort. Leur relation tumultueuse m’a beaucoup surpris : Antoine la trompait souvent, ouvertement, et bien qu’ils ont passé peu de temps ensemble, Antoine gardait jalousement son épouse d’autres hommes intéressés. Je crois que ce type de relation serait mal vu aujourd’hui, mais on y constate une évolution intéressante. Ils deviendront des alliés solides beaucoup plus tard.
On raconte aussi l’excellente camaraderie entre Antoine et son groupe de pilotes, groupe où il se sent vraiment être lui-même. Ils vivront des choses extraordinaires dans le désert aride du nord de l’Afrique. Ils ne savent jamais quand c’est la dernière fois qu’ils se voient, car les accidents en vol sont fréquents. Chaque rigolade est faite comme si c’était la dernière. J’ai entre autres bien aimé la blague ambassade-consulat.
Je dois dire que la qualité du texte biographique est lui-même digne d’intérêt. Sans être prétentieuse ni difficile à saisir, la richesse de la prose met en valeur la langue française. J’ai d’ailleurs fait connaissance avec de nombreux nouveaux mots dont je ne connaissais pas le sens.
Le livre est-il vrai, en tout ou en partie?
Le livre est bien documenté. Vingt ans de travail ont été nécessaires à Bernard Marck pour assembler toutes les informations qu’il transmet dans ce livre. C’est impressionnant.
Qu’est-ce que j’ai appris?
J’ai appris un paquet de petites choses, beaucoup plus que je ne l’imaginais au départ.
Comment écrire le nom du principal intéressé
Tout d’abord, j’ai appris comment écrire le nom de l’auteur du Petit Prince. De nos jours, on voit écrit à peu près partout “Antoine de Saint-Exupéry” avec un trait d’union. Or, dès la première page du livre, on apprend que sur tous ses documents officiels, Saint Exupéry ne mettait pas le trait d’union (source). Je me demande bien comment ce genre d’erreur peut se propager au point à devenir “la norme.” N’est-ce pas ironique de mettre quelqu’un sur un piédestal tout en refusant d’écrire son nom correctement? Même son propre éditeur, Gallimard, lui fait le coup. Je me demande si le fait que quand on écrit le nom à la va-vite, la barre du t de Saint vient parfois former ce qui semble être un tiret quand on observe rapidement (exemple).
Vocabulaire et prise de note
J’ai appris beaucoup de nouveaux mots ! Mon mot préféré est probablement dilettante, soit une personne qui s’adonne à un travail, à un art pour son seul plaisir, en amateur. J’aspire à devenir un peu plus dilettante. J’ai aussi aimé découvrir le mot prolixe, qui décrit une communication chargée de détails inutiles, qui se perd en développements superflus. Verbeux, bavard. J’aspire à ne pas être prolixe.
Surtout, en raison de la quantité extraordinaire de nouveaux mots de vocabulaire, j’ai appris comment les prendre en note à l’encre noire pour mieux les visualiser dans mes notes. Cela a beaucoup facilité mon travail de relecture.
La Saint-Valentin est une fête purement commerciale
J’ai appris que la Saint-Valentin telle qu’on la connait est l’idée du publiciste Jean Chitry pour optimiser la vente des fleurs par les fleuristes en période creuse de février (source). Cela ne change pas mon intention de célébrer mon couple chaleureusement dans une période froide de l’année, mais cela me fait tout de même réfléchir. Je n’ai pas à ressentir cette pression de célébrer la Saint-Valentin « correctement ». Moi qui cherche à sortir du moule et à devenir ma propre personne, le fait de savoir que cette convention sociale part d’une intention qui n’a pas mes propres intérêts à cœur change mon regard sur cette fête que l’on prend souvent pour acquise.
Par exemple, j’envoie une pensée pour tous les gens qui ne sont pas en couple en date du 14 février. Vous n’avez pas à avoir honte. Cette fête, c’est du marketing, de A à Z.
Comparaisons entre Antoine de Saint Exupéry et moi
Eh oui, bien que j’aie un peu honte de l’admettre, ce projet de lire l’œuvre de Saint Ex provient d’une propension peu camouflée et pourtant profonde en moi de constamment me comparer aux autres. Par exemple, je sais à quel âge Robert Greene est devenu un auteur reconnu et j’angoisse à l’idée d’approcher ce nombre sans le même succès. Je me compare sans cesse aux gens autour de moi, y compris les célébrités bien sûr, et j’essaie de me positionner dans cette hiérarchie vertigineuse.
Je crois que cette habitude est malsaine, et je tente de m’en défaire. Ce n’est pas bon pour mon niveau de stress. Je connais l’impact qu’ont les gens sur moi, mais je ne connais pas leur intérieur. Je connais mon intérieur, mais je ne saisis pas complètement l’impact que j’ai pu avoir sur les autres. Par exemple, vous qui prenez le temps de lire ce review, je n’ai aucune idée qui vous êtes. Je ne sais pas du tout ce que le travail que j’effectue présentement pourrait changer en vous.
Je dois être prudent dans ma façon de définir ce que je veux être, car je suis peut-être déjà amplement assez. Il faut un jour que ma métamorphose prenne fin pour que je puisse vivre le bonheur de voler de mes propres ailes.
Cela dit, parce que j’ai quand même envie de me prêter au jeu, voici les ressemblances et les différences que j’ai pu identifier entre Saint Ex et moi.
Ressemblances
(p. 36) “Antoine perd sa couronne de roitelet: au-delà de Saint-Maurice, il n’est plus qu’un petit garçon comme les autres, ou peut-être un peu plus curieux, mais qui va devoir apprendre à gagner sa place dans la hiérarchie des adultes.
Lorsque j’étais plus jeune, tout était facile. J’étais constamment au-dessus de la moyenne, et en moyenne j’étais au devant du groupe peu importe la nature du travail. Lorsque je suis entré à l’université, j’ai senti ma couronne de roitelet glisser. J’étais beaucoup moins en contrôle de mes moyens que je le croyais initialement. C’est là que j’ai compris que j’ai été chouchouté et protégé durant toute mon enfance. Tailler ma place dans le monde des adultes a été difficile, entre autres parce que je suis longtemps resté attaché à cette vision enfantine d’exceller sans avoir à déployer d’efforts.
C’est un défi qui me suit encore aujourd’hui. J’essaie de trouver un équilibre entre être émerveillé par le monde qui m’entoure, la fierté de mes réalisations, et l’humilité de reconnaître que je suis entouré de gens brillants qui méritent autant que moi d’être des gagnants.
(p. 40) Antoine a une ferveur religieuse. À l’âge de 11 ans, il songe à devenir prêtre.
J’ai grandi dans la religion. Ce n’était pas extrême, mais c’était bien présent. J’ai été baptisé, j’ai communié, et à 11 ans j’avais fait ma confirmation. J’ai souvent été à la messe de Noël avec ma famille. Un mariage et un enterrement, c’est tout ce qu’il manquait pour avoir effectué le tour de piste de l’Église.
Bien que je ne rêvais pas de devenir prêtre, j’ai toujours aimé parler devant des gens. Avec le recul, je crois que j’aurais aimé livrer des discours en tant que prêtre. Quand je m’imaginais devenir professeur, c’est peut-être cette image qui me plaisait. J’aime articuler des idées devant des groupes, même très larges, surtout lorsque j’ai confiance en ce que je dis.
Ce rêve continue de me suivre en changeant de forme. Aujourd’hui, c’est donner des conférences devant public qui m’allume.
(p. 52) Très tôt, Antoine éprouve le besoin de lire ses textes à voix haute, à quelqu’un, à n’importe quelle heure, même au cœur de la nuit.
J’adore lire des textes à voix haute pour entendre leur sonorité. Lors de l’écriture d’Overcoming Learning Anxiety, je m’enregistrais souvent en train de lire le texte. Cela m’aidait à comprendre le rythme de mon texte, comme si c’était une musique.
Avec les années, j’ai découvert le plaisir de lire à voix haute. Je me demande si un jour je lirai des livres professionnellement. J’avoue que c’est le genre d’expérience que j’aimerais vivre. Je crois que j’ai une bonne voix, et j’ai du plaisir à donner vie aux textes que j’aime.
Ma conjointe Gabrielle a été très généreuse de son temps lors de l’écriture d’Overcoming Learning Anxiety. Je dois le lui avoir lu au complet au moins cinq fois. Elle connait le texte presque aussi bien que moi.
(p. 57) Antoine vit le malaise des adolescents dont la maturité ne suit pas une croissance très rapide.
J’ai l’impression d’avoir vécu mon adolescence à 30 ans, très en retard sur les autres. Ce développement n’est pas encore terminé, trois ans plus tard. J’avoue mal vivre ce retard, car il me fait parfois craindre d’avoir perdu trop de temps à établir une identité qui me revient. C’est entre autres ce malaise qui m’a amené à lire cette biographie, pour mieux comprendre qui je suis. Ainsi, l’idée que Saint Exupéry ait mûri en retard par rapport aux gens qui l’entourent me rassure.
Je me demande si c’est ce qui lui a permis de rester bien connecté à son cœur d’enfant malgré le passage du temps. Je trouve que c’est une des qualités propres à son œuvre qui m’amène à tant résonner avec sa façon de penser. Peut-être que c’est le même sort qui m’attend. Je l’espère. En tout cas, ça m’amène une certaine paix intérieure de penser que même si je me sens anormal, je ne suis pas seul dans cette anormalité, et que le monde est assez grand pour que j’y trouve ma place, comme Antoine a su trouver la sienne.
(p. 75) [Pendant la première guerre mondiale, Saint Exupéry et Henry de Ségogne se retrouvent dans un grand collecteur d’égoûts pour jouer au bridge.
Moi aussi j’aime bien jouer au bridge! Je n’ai jamais essayé d’un jouer dans un égoût, par contre. Ce serait une première.
(p. 124) “Il n’est pas rare de trouver Saint Exupéry attablé, seul, au restaurant Weber, rue Royale. Il écrit un roman, paraît-il, échappant ainsi à ses tourments sentimentaux et à la routine de son travail. L’écriture restera un exutoire jusqu’à la fin de sa vie.
Un exutoire, voilà ce qu’est l’écriture pour moi. J’écris depuis que je sais écrire. Ce pouvoir d’encapsuler des idées sur une page pour les redécouvrir plus tard ou les faire découvrir à d’autre, c’est de la pure magie. J’ai eu tellement de plaisir pendant mon secondaire avec mes amis à leur faire lire mes textes, à entendre leurs voix dire des suites de mots invraisemblables. J’en conserve un cartable plein de feuille remplies de griffonnages.
Quand je ne sais pas quoi faire ni penser, ma seule échappatoire est l’écriture. C’est la seule chose qui m’apporte constamment du réconfort. Je me parle, je m’apaise, je me calme.
Il y a ces moments dans la vie où je perds l’écriture de vue, comme on s’éloigne d’un vieil ami par accident. Mais j’y reviens toujours, et souvent avec force.
Si vieillir c’est d’apprendre à perdre ce qui nous est cher, j’espère que l’écriture sera la dernière chose que je perdrai, car c’est la pierre angulaire de mon identité.
(p. 144) Pilote sans avion ou presque, amoureux sans âme soeur, écrivain sans livre, ambitieux sans objectif précis, Antoine de Saint Exupéry ne sait pas trop sur quel pied danser.
Cette phrase m’a fait penser à moi à la fin de ma vingtaine. Les choses commencent à se préciser pour moi, mais pendant si longtemps j’étais un auteur sans livre, un musicien sans instrument, un professeur sans élèves, un animateur sans foule, ambitieux sans objectif précis, en effet… Mes cours de danse m’ont appris cette année sur quel pied danser (littéralement), et plus sérieusement je suis encore en train de trouver mes repères dans ce monde et cette société qui changent trop rapidement, même pour un “p’tit vite” comme moi.
Mes différences avec Antoine
Il reste qu’Antoine et moi sommes différents à bien des égards.
D’abord, comment nous traitons notre partenaire de vie. Je trouve qu’il n’a pas pris soin de sa femme Consuelo. D’abord, lors de sa première rencontre, il l’a invitée à bord de son avion pour ensuite piquer du nez et lui dire “si vous ne m’embrassez pas maintenant, nous mourrons tous les deux.” Quel culot, et avec une inconnue! Ensuite, malgré l’amour qu’il lui vouait, lorsqu’il s’éloignait, il restait entouré d’“inspiratrices” qui, si je sais lire entre les lignes, faisaient avec lui des choses qu’on réserve normalement pour sa femme.
Pour ma part, je ne suis peut-être pas un modèle de partenaire idéal, car je sais que j’ai encore beaucoup à apprendre. Mais j’ose croire que je m’occupe mieux de ma partenaire qu’Antoine de la sienne, même si ses déclarations d’amour étaient plus puissantes et passionnées.
Antoine n’avait pas peur du risque. Piloter un avion dans ces années-là, c’était à peu près la chose la plus dangeureuse qu’on pouvait faire, à part peut-être être au front d’une guerre. Le fait qu’il était souvent distrait et frôlait la mort dû à ses erreurs n’a jamais semblé l’inquiéter. Il avait des nerfs d’acier, ou un déni du danger.
Personnellement, je suis plus timide face au risque. J’angoisse lorsque j’arrive en retard à un rendez-vous, c’est dire comment je gèrerais une situation de survie en chute libre.
Antoine était un magicien qui, tout au long de sa vie, a subjugué des groupes avec ses tours de cartes. J’ai souvent impressionné des foules avec des tours de jonglerie, mais ce que je trouve intéressant avec les tours de cartes, c’est qu’il a un talent pour manipuler son auditoire afin de rediriger son attention. Un bon magicien doit savoir mentir. Je ne me reconnais pas vraiment là-dedans.
Enfin, Antoine était quelqu’un de distrait. Je le suis aussi à bien des égards, mais jamais autant que lui. Imaginez, il lui arrivait de s’endormir pendant qu’il faisait couler son bain. Par deux fois, il a inondé la maison où on l’a invité parce qu’il s’est endormi dans un bain débordant avec le robinet ouvert !
Les comparaisons
Cette lecture et cette réflexion me font constater à quel point j’ai tendance à me comparer aux autres. Je scrutais le texte pour trouver des similitudes entre Antoine et moi pour me donner l’impression que je suis ses traces, parce qu’il avait quelque chose que je souhaite avoir. Or, je vois bien que par ma façon de prendre des notes, je choisis de mettre le focus sur les choses qui m’intéressent. De grands pans de la vie d’Antoine ne m’intéressent pas.
Saint Exupéry a fait des choix et a vécu des choses que je ne souhaiterais pas vivre ou faire subir aux autres. Je n’aime pas comment il a traité sa femme en la gardant constamment à un bras de distance tout en se permettant d’avoir des amourettes ici et là en même temps. Je n’aurais probablement pas fait le même choix de lui que de mourir pour ma patrie. Toutefois, je crois comprendre son émotion quand il dit qu’il ne se sent à sa place que parmi les siens, le groupe 2/33.
Je suis beaucoup centré sur moi, peut-être pour trouver ce qui cloche chez moi, ou ce qui peut être amélioré. J’aimerais pouvoir me rafistoler comme on rafistolerait un avion. Je cherche à m’accepter.
Le monde est vaste. En lisant cette biographie, j’ai parcouru une vie dans ses multiples racoins. Quand j’étais plus jeune, j’aurais rêvé qu’on écrive une biographie sur moi, parce que cet assemblage aurait expliqué la trajectoire qu’a suivi ma vie, avec un atterrissage définitif. J’imagine qu’on peut se reposer une fois que notre biographie est écrite.
Après cette lecture, je me demande combien de temps sera nécessaire avant que je décide de lire une biographie à nouveau. Le vieil adage en anglais dit “Never meet your heroes.” Dans cette lecture, j’ai rencontré un de mes héros, je crois. J’ai appris à le connaître. Et il n’est plus mon héros dorénavant. Il est un être humain comme les autres qui a fait son possible pour contribuer au sort de la race humaine. Le fait qu’il soit un auteur célébré est accessoire. Ça n’a jamais semblé être particulièrement important pour lui. Il voulait être pilote, et c’est ça qui a été son défi perpétuel. On ne l’acceptait pas au début, on a fini par l’accepter malgré des lacunes évidentes. Il n’a jamais été le meilleur pilote, mais c’est ce qu’il aimait faire. Devenir un auteur célébré à l’international n’a jamais fait partie de ses plans, c’est arrivé par hasard.
Je constate que j’ai longtemps souhaité devenir immortel grâce à la trace laissée par mon nom dans l’imaginaire collectif. Ce rêve est loin d’être original, beaucoup de gens y rêvent. Or, je me demande si cet objectif est pertinent. Quand je serai parti, je serai parti. À quoi bon être un mort célèbre ? Je veux connaître l’impact de mes actions de mon vivant. Et, par-dessus tout, je constate que mon véritable objectif ne change pas : je veux continuer d’apprendre, apprendre à prendre de meilleures décisions, à saisir plus d’opportunités, pour vivre autant que possible les valeurs qui me sont chères chaque jour.
Il m’arrive de me réveiller le matin et de me demander “à quoi vont servir mes actions aujourd’hui?” Il y a ces jours où je désespère, où j’ai l’impression que je n’ai pas ce qu’il faut pour réussir. Et très souvent, je n’ai pas la réponse à grandes mes questions. Je dois avoir foi en moi-même. Très souvent, aussi, la journée se termine et je constate avec surprise que j’ai eu une belle journée et que j’ai été fier de moi, même si je n’ai pas été parfait.
Ma prochaine étape est de comprendre la source de cette pression immense que je me mets pour “réussir,” pour me sentir “assez.” Cela viendra avec le temps, j’imagine. De toute façon, il nous reste un second tome complet de Saint Exupéry à explorer!
Comment vais-je utiliser ce que j’ai appris?
Cette question est difficile, parce que ce que j’ai acquis touche à mes valeurs profondes. Je crois que j’utiliserai inconsciemment les nouvelles idées que j’ai rencontrées et que j’ai pensées au fil de cette lecture.
Une constatation que j’ai faite est que, pour le meilleur et pour le pire, j’ai constaté que l’homme Antoine de Saint Exupéry ne collait pas à l’idée que je m’étais faite de lui au fil des années. J’aurais préféré qu’il soit autrement. Et pourtant, Saint Ex n’aurait pu devenir Saint Ex qu’en étant Saint Ex.
Dans mon esprit, les gens qui m’entourent, présents ou non, jouent tous des rôles. En lisant cette biographie, le rôle d’Antoine a changé pour moi. Je ne veux plus essayer d’être comme lui, parce que je sais que je ne pourrai jamais être lui. Je crois bien que nous partageons une certaine façon d’observer la vie, mais je crois que nous ne partageons pas les mêmes valeurs. Si nous n’avons pas les mêmes objectifs, il est inutile de tenter de marcher le même chemin.
Cela dit, je crois que je garderai en tête certains de ses trucs d’écriture qui résonnaient en moi. J’ai beaucoup aimé apprendre que le grand Saint Exupéry devait écrire cent pages de texte pour n’en conserver qu’une seule. Cela me démontre que l’important en écriture, comme dans n’importe quelle sorte d’art, est de travailler, de fournir de la matière première, et d’ensuite épurer et conserver le bon. Trop souvent j’ai voulu n’écrire seulement que de la qualité, de commencer mon document d’écriture avec la bonne phrase. Cette lecture a brisé ce mythe pour moi. Si je veux arriver à écrire la bonne phrase le plus vite possible, la première étape est d’écrire des centaines et des centaines de phrases pour permettre à un autre moi de repérer la bonne phrase. Je dois arriver à séparer les étapes de mon processus d’écriture et à identifier quel rôle je suis en train de jouer à chaque étape.
“La perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer.”
Combien de phrases ont dû être sacrifiées afin de trouver celle-là? Assurément, au moins des dizaines de milliers. Si c’était vrai en 1940, c’est vrai encore aujourd’hui, malgré toutes les nouvelles technologies qui nous entourent. Je crois que cela est une loi de la physique.
Pourquoi dois-je utiliser ce que j’ai appris?
Ultimement, pour être en paix avec moi-même. J’ai besoin de devenir ma propre personne pour assumer pleinement mes décisions et donner un sens à ma vie, même si elle ne se déroule pas exactement comme je l’aurais espéré.
En conclusion
Je sors de cette lecture avec des réflexions profondes sur mon identité, un sujet qui assaille mes pensées depuis quelques années. Je constate qu’Antoine était quelqu’un de charmant, d’exigeant, de contradictoire… Il savait ce qu’il voulait dans la vie : voler. C’est cette activité qui lui apportait la matière première pour écrire.
Antoine était quelqu’un avec plusieurs visages, plusieurs cavités. Je ne sais pas si j’aurais été capable d’être son ami dans la vraie vie. J’ai l’impression qu’il m’aurait un peu tapé sur les nerfs à la longue. Malgré tout, j’admire le fait qu’au fil de son histoire, Antoine semble avoir posé des actions qui indiquent qu’il ne perdait jamais ses objectifs de vue.
J’aime beaucoup sa notion qui dit qu’écrire est une conséquence d’avoir vécu. Quand on vit, on n’a pas à forcer l’écriture. Je crois que c’est ce que je tente de faire avec les livres. Les voyages intérieurs que je fais en découvrant tant d’oeuvres sont bien réels.
Si ce voyage au côté de cette personnalité complexe vous intéresse, je vous le recommande.
Le verdict de Félix:
👍
👍
📚 Vocabulaire
- adoubement (p. 149): Au Moyen Âge, cérémonie au cours de laquelle un homme était armé chevalier.
- armistice (p. 73): (n.m) Convention par laquelle des belligérants suspendent les hostilités sans mettre fin à l’état de guerre.
- avoir la vie chevillée au corps (p. 453): Posséder une volonté de vivre exceptionnelle, permettant de résister à de graves maladies, des blessures ou des dangers mortels.
- bande molletière (p. 93): Ruban de tissu qui entoure le mollet, de la cheville au genou. Notamment portée par les soldats. Évite l’entrée de la terre ou de la boue lorsqu’on rampe, sans aggraver la pénurie de cuir.
- un noyau de baroudeurs du progrès (p. 249): Personne qui aime le combat (baroud), les risques, l’aventure.
- Boche (p. 71): Allemand
- un établissement borgne (p. 133): Malfamé, dépourvu d’ouvertures.
- sortir de son cagibi (p. 129): Petite pièce servant d’espace de rangement; débarras.
- cénacle littéraire (p. 403): Petit groupe de personnes animées par des idées communes.
- être couvert de contusions (p. 303): Meurtrissures sans déchirure de la peau ni fracture des os.
- courber l’échine (p. 163): Se soumettre. (Une échine est une épine dorsale.)
- la dengue (p. 197): Maladie infectieuse transmise par un moustique.
- dilettante ⭐ (p. 66): (n) Personne qui s’adonne à un travail, à un art pour son seul plaisir, en amateur.
- une douairière (p. 451): Veuve qui jouissait d’un bien assingné
en usufruit par le mari à sa femme survivante. Péjoratif; une
dame âgée de la haute société.
- usufruit: Droit d’utiliser et de jouir des fruits d’un bien
dont la nue-propriété appartient à un autre.
- nue-propriété: Droit de propriété ne conférant à son titulaire que le droit de disposer d’un bien, mais non d’en user et d’en percevoir les fruits.
- usufruit: Droit d’utiliser et de jouir des fruits d’un bien
dont la nue-propriété appartient à un autre.
- de joyeux drilles (p. 105): Soldats vagabonds. Hommes joviaux.
- être grand eunuque (p. 247): Homme castré chargé de fonctions administratives et militaires importantes, ainsi que la garde des harems impériaux (Iran ancien, Byzance, Chine, monde musulman, médiéval, empire Ottoman). Un homme sans énergie et sans courage.
- une attitude fantasque (p. 110): Sujet à des caprices, à des fantaisies; lunatique.
- farouche (p. 285): (adj) Qui fuit quand on l’approche; sauvage, peu sociable.
- fixe-chaussette (p. 193): Ça!
- foucade (p. 330): (n.f) Caprice soudain, emportement passager.
- funiculaire (p. 22): (n.m, du latin funiculus, petite corde) Chemin de fer destiné à gravir de très fortes rampes et dont les voitures sont mues par un câble.
- une rivalité larcée (p. 29): Un conflit latent, étouffé ou non déclaré ouvertement, qui persiste de manière sourde et insidieuse entre des personnes ou entité.
- une gaze jaunâtre qui environne (p. 284): Tissu de soie, ou de coton, léger et transparent. Parfois utilisé pour les compresses, pansements, bandages, …
- goujat (p. 321): (n.m) Personne grossière, indélicate.
- japon (p. 390): (n.m) Papier légèrement jaune, fabriqué autrefois au Japon et qui servait aux tirages de luxe.
- un caractère ignominieux : Une personnalité qui manque totalement de noblesse ou de morale.
- livresque (p. 52): (adj) Qui provient des livres et non de l’expérience
- porter lorgnon (p. 138): Une paire de lunettes sans branches que l’on tient à la main ou qu’un ressort fait tenir sur le nez.
- un décor monacal (p. 218): Relatif au genre de vie des moines.
- neurasthésie (p. 312): Épuisement physique et mental extrême, souvent déclenché par le surmenage ou le stress chronique.
- un piton (p. 271): Vis dont la tête est en forme d’anneau ou de crochet.
- poisse (p. 319): (n.f) Malchance persistante.
- les anciens potaches (p. 105): Collégien, lycéen.
- prolixe (p. 175): (adj) Chargé de détails inutiles. Qui se perd en développements superflux. Verbeux; bavard.
- se rabibocher (p. 148): Se réconcilier
- transbahuter (p. 23): (familier) Transporter d’un lieu dans un autre avec plus ou moins de précautions.
- transhumance (p. 35): (n.f) Déplacement saisonnier d’un troupeau en vue de rejoindre une zone où il pourra se nourrir; retour de ce troupeau au lieu d’où il était parti.
- turpitude (p. 47): (n.f) Caractère ignomieux de quelqu’un; infamie.
- usurpation (p. 104): Appropriation indue d’un droit, d’un bien, ou d’un pouvoir.
💡 Nouvelles idées
- Dans mes notes, noter les définitions de mots de vocabulaire avec une couleur différente.
⭐ Citations étoiles
Chapitre 1: L’enfance en héritage
Chapitre 2: Les origines
Chapitre 3: La saison de l’innocence
Chapitre 4: Pique-la-lune
Chapitre 5: Émotions et émois
Chapitre 6: Deuils
- (p. 49) “La mort confère un droit. Ce droit s’achète très cher. Mais il vaut très cher. C’est le droit d’être.” —Antoine de Saint Exupéry, Pilote de guerre
Chapitre 7: Le deuil
Chapitre 8: Saint Exu
- (p. 68) “On apprend plus par l’exemple que dans cent mille bouquins.” (Saint Exupéry)
Chapitre 9: Face à la Grosse Bertha
Chapitre 10: Géométrie des courbes
- (p. 76) Le sport […] incite l’homme à se surpasser.
Chapitre 11: Comme Mermoz
- (p. 86) Pour être à tous, il faut n’appartenir à personne.
Chapitre 12: Le “petit” début
Chapitre 13: Premiers pas
Chapitre 14: Loulou ou le désamour
Chapitre 15: L’allumeuse
- (p. 111) “La vie n’est pas ce que l’on vit, elle est ce que l’on rêve.” —Louise de Vilmorin
Chapitre 16: Une si délicieuse inconstance
Chapitre 17: La grande désillusion
- (p. 124) L’amour unilatéral ne fait jamais un mariage heureux, ou rarement.
Chapitre 18: La vie provisoire
Chapitre 19: “Comte cherche épouse, désespérément”
- (p. 133) “Il est facile de combler celui-là qui n’a point d’espace dans le cœur.” —Antoine de Saint Exupéry, Citadelle
- (p. 134) ⭐ Il faut avoir quelque chose à dire [pour écrire].
Chapitre 20: Jean Prévost, l’ange gardien
Chapitre 21: L’écrire vrai
- (p. 146) ⭐ “Il ne faut pas apprendre à écrire, mais à voir. Écrire est une conséquence.” Antoine de Saint Exupéry, 1923.
- (p. 146) Selon [Saint Exupéry], un auteur ne doit pas se contenter de restituer une image, mais introduire le lecteur dans le monde réel: de simple témoin, il devient acteur.
Chapitre 22: Toulouse, ô Toulouse
- (p. 153) Les financiers veulent du résultat: du blé, pas des lauriers!
Chapitre 23: Le berceau d’un écrivain
- (p. 166) “Le bonheur de l’homme n’est pas dans la liberté, mais l’acceptation d’un devoir.” —André Gide
Chapitre 24: Enfin la vraie vie
Chapitre 25: Pilote sur la ligne
Chapitre 26: Premier courrier
Chapitre 27: Paysan des étoiles
Chapitre 28: Les sources du désert
Chapitre 29: La femme secrète
Chapitre 30: Juby
Chapitre 31: La ligne des sables
Chapitre 32: Le commandant des Oiseaux
Chapitre 33: Un ilôt d’humanité
- (p. 225) “Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part.” —Saint Exupéry, Le Petit Prince
- (p. 228) “On croit que l’homme est libre: on ne voit pas la corde qui le rattache au puits… S’il fait un pas de plus, il meurt.” —Saint Exupéry
Chapitre 34: Une sacrée soirée
Chapitre 35: La mort sans visage
Chapitre 36: Fraternité
Chapitre 37: États d’âme
Chapitre 38: Vent de sable
Chapitre 39: L’appel de la pampa
- (p. 275) La fraternité n’est pas un vain mot!
Chapitre 40: Courriers du sud
Chapitre 41: Escale française
- (p. 289) “Il n’y a pas de dilemme entre l’action et la littérature.” —Malraux, 1925.
- (p. 289) Pour [exister], il doit y avoir “conjonction d’une personne, d’une action et d’une œuvre.”
Chapitre 42: Un de l’Aéropostale
Chapitre 43: Le roman de Consuelo
Chapitre 44: Une femme libre
Chapitre 45: La rencontre
- (p. 321) “L’amour est la rencontre de deux myopes que le temps rendre presbytes.” —Robert Sabatier, Le Livre de la déraison souriante
Chapitre 46: Une cour pressante
Chapitre 47: Curieux ballet amoureux
Chapitre 48: Un enterrement nuptial
- (p. 345) “Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction.” —Saint Exupéry
Chapitre 49: Une épouse attentionnée
Chapitre 50: Impasse générale
Chapitre 51: Vol de nuit
Chapitre 52: Négligence, injustice et purgatoire
Chapitre 53: Faux pas
- (p. 372) “L’écriture, [Antoine] y pense, mais en laborieux de la plume. Méticuleux, amoureux des mots, précis jusque dans la description de sa pensée, il lui faut parfois noircir plus de cent feuillets pour n’en conserver finalement qu’un seul.
Chapitre 54: Une fin terrible
Chapitre 55: Les rumeurs de la rive gauche
Chapitre 56: Voler!
Chapitre 57: Pilote de salon
- (p. 403) Au pilot Saint Exupéry il apparaît vital de voler, de survoler le monde, pour apporter du grain à moudre en mots à l’écrivain Saint Exupéry.
Chapitre 58: La période bleue
Chapitre 59: Au “paradis” des Soviets
Chapitre 60: Sursis
Chapitre 61: Un complot amical
Chapitre 62: La chute
Chapitre 63: Sauvé des sables
Chapitre 64: Célèbre, mais…
Chapitre 65: Chaud et froid pour Consuelo
Chapitre 66: La Rocque
Chapitre 67: La boucherie espagnole
- (p. 463) “Dans les guerres civiles, le plus difficile n’est pas de faire son devoir, mais de savoir où il est.” —Jean Delay, Avant-mémoire, d’une minute à l’autre
Chapitre 68: Guerre et plaies
- (p. 469) “Entre la honte et l’honneur, il n’y a de différent que la dernière syllabe.” —Henri Jeanson, Le Saint prend l’affût
- (p. 471) ⭐ “La vérité se situe dans la riche diversité de nos conversations, même si on s’engueule un peu.” —Saint Exupéry
- (p. 471) “Les hommes souffrent de ne pas se comprendre. Ils vivent parfois au sein de la même maison et restent étrangers entre eux, donc à eux-mêmes, à ce qu’ils sont profondément.” —Saint Exupéry
Chapitre 69: L’Aéropostale au cinéma
Chapitre 70: Mermoz