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(Lecture 140) Antoine de Saint Exupéry (II), La gloire amère

Auteur: Bernard Marck
Année de parution: 2012
Éditeur: L’Archipel
Lien vers mes notes manuscrites numérisées
Antoine de Saint Exupéry.
J’ai longtemps imaginé Antoine comme un saint, peut-être à cause de son nom de famille qui a une sonorité si distinguée. Quand les Frères à ch’val chantaient qu’ils priaient Saint-Antoine, je ne pouvais m’empêcher de penser à l’auteur du Petit Prince.
On fait tellement d’associations étranges quand on est enfant… Je suis certain qu’Antoine aurait aimé savoir qu’il occupait ainsi mon imaginaire d’enfant.
Ce fut un projet passionnant de plonger dans la vie de cet homme qui a longtemps été si mystérieux pour moi. J’ai découvert qu’au final, ce mystère venait peut-être simplement du fait qu’il n’y avait pas grand-chose à cacher. Antoine de Saint Exupéry était quelqu’un de simple, avec ses défauts, qui a vécu en étant totalement ancré dans ses valeurs. Il a eu ses hauts et ses bas : bref, une vraie vie bien remplie.
J’en ressors grandi, plus serein face à ma propre nature. Je n’ai pas envie d’être quelqu’un d’autre. J’envie peut-être son succès ou sa chance (Le Petit Prince est l’un des livres les plus vendus au monde), mais pas l’homme.
J’en conclus qu’il y a deux versions d’Antoine. Il y a la version qu’on connaît et qu’on nous propose souvent : Antoine de Saint-Exupéry (avec un trait d’union), auteur énigmatique du Petit Prince et de plusieurs autres œuvres philosophiques. Et maintenant, je connais une autre version, plus authentique, Antoine de Saint Exupéry (sans le trait d’union), l’homme qui a réellement marché sur terre et sillonné le ciel, avec tous ses défauts et ses côtés plus complexes.
Antoine n’était pas un saint. C’était un homme comme les autres. Tout ce qu’il avait de plus que nous, son trésor, c’était d’être totalement fidèle à ses principes.
(p. 192) “Ma position […] est formulable d’un bout à l’autre. Elle est cohérente avec mes actes, cohérente avec mes souhaits. Il n’est pas une ligne écrite au cours de toute mon existence qu’il me soit nécessaire de justifier, de taire ou de démentir.” — Saint Exupéry
Cette lecture a fait du bien à mon âme dans une période où je suis en quête d’identité. Je découvre que je suis “assez”, que je mérite ce que j’ai, et que je n’ai pas à envier quiconque.
De quoi parle le livre dans son ensemble?
C’est la suite (et la dernière partie) de la biographie d’Antoine de Saint Exupéry, publiée 68 ans après sa mort à 44 ans. J’ai rédigé ma critique du premier tome ici.
Qu’est-ce que j’ai appris?
J’ai appris que l’écriture du Petit Prince s’est faite dans un petit havre de paix que s’étaient construit Saint Exupéry et sa femme Consuelo à New York. C’était probablement la période la plus tranquille de leur couple, où ils avaient enfin compris comment vivre en harmonie. La seule raison pour laquelle cette période a pris fin est qu’Antoine a enfin pu intégrer les forces aériennes pour réaliser ses ambitions : participer à l’effort de guerre et libérer la France.
J’ai appris qu’Antoine avait discuté avec sa femme de la possibilité d’écrire une suite au Petit Prince, La Petite Princesse. Dommage que ce livre n’ait jamais pu voir le jour.
J’ai appris que le pilote allemand qui a abattu l’avion d’Antoine durant la guerre était tellement rempli de remords qu’il a attendu d’être très vieux et très malade pour révéler ce qui était arrivé.
J’ai enfin découvert le processus créatif d’Antoine :
(p. 281) Il remplit d’abord “beaucoup de feuilles pour ne pas dire grand-chose,” puis, comme en cuisine, il met le tout “à bouillir, à mijoter,” et réduit la sauce, employant alors “souvent le dictaphone.” Intervient ensuite sa dactylo […], ce qui ne suffit pas, car il recommence encore et encore, jusqu’à cinq ou six fois, avant de se déclarer satisfait de ce qu’il considère comme un premier jet. À ce moment démarre la mise à contribution des amis ou des visiteurs : il leur lit ou leur fait lire ses feuillets, exige d’eux une critique sincère et n’hésite pas à revenir sur le texte.
Cette recette ressemble à ce que j’ai fait pour écrire mon propre ouvrage, Apprendre sans anxiété. Je suis rassuré de voir que ma façon d’opérer s’aligne avec celle des grands écrivains.
J’ai découvert un bel exemple de pourquoi il faut se méfier des biographies contemporaines.
(p. 433) “Les gardiennes du temple Saint Exupéry s’efforcent d’effacer le nom de Consuelo et de dissoudre le lien pourtant voulu par l’écrivain entre sa femme et la rose du Petit Prince.”
Les mignonnes d’Antoine (ses anciennes maîtresses) s’efforçaient de manipuler l’opinion publique afin de gommer le nom de sa femme de l’histoire. Sachant l’ampleur du rôle que Consuelo a joué dans sa vie… Sans elle, Le Petit Prince n’aurait probablement jamais vu le jour.
Enfin, j’ai appris le secret de la force oratoire d’Antoine :
(p. 242) [Antoine, quand il parle], n’invente rien, il se souvient. […] Cette voix constate. (p. 245) [Antoine] puise son inspiration dans l’action.
En réalité, il n’était pas forcément un orateur hors pair ; il avait simplement les meilleures histoires à raconter. Mieux vaut une bonne histoire qu’une bonne présentation. Ses récits, il les a durement gagnés en allant au-devant du danger et de l’inconnu.
Comment vais-je utiliser ce que j’ai appris?
D’abord, je tenterai d’ignorer toute biographie contemporaine ! Je ne veux pas entrer dans le jeu de ceux qui tentent de manipuler l’opinion au sujet de personnalités connues.
Je crois que c’est surtout la recette d’écriture qui me sera utile. Je m’en servirai pour réaliser que l’important est d’écrire sans autocensure immédiate. Lorsqu’on écrit, l’important est de “vomir” toutes nos idées pour ensuite faire un tri.
L’idée selon laquelle une bonne histoire vaut mieux qu’une présentation impeccable me plaît énormément. Cela m’enlève une certaine pression de “jouer un rôle”. Je peux recalibrer mes priorités pour investir mes énergies dans des décisions marquantes qui me permettront de raconter des récits uniques, au lieu de m’épuiser à simplement “paraître” fascinant. Je n’ai pas besoin d’essayer de paraître de telle ou telle façon quand je peux simplement être.
Pourquoi dois-je utiliser ce que j’ai appris?
Parce que mon rêve est d’être reconnu pour ce que j’écris. Pour que mes écrits soient percutants, je dois écrire abondamment pour trouver les joyaux parmi la soupe de mots.
Quand vais-je utiliser ce que j’ai appris?
À chaque fois que je me prépare à écrire ou à prendre une décision qui m’angoisse.
Autres citations
- (p. 24) “Comment un homme (Antoine) si attentif aux autres, tellement expert dans les subtilités de l’âme et la sensibilité humaine, peut-il afficher une si grande indifférence cruelle à l’égard de sa femme?
- (p. 104) “On ne saurait prendre le risque de sacrifier un homme dont les mots sont des semences.” —L’écrivain Luc Dietrich au sujet de Saint Exupéry
- (p. 149) “Je ne pourrais pas vivre si mes actes ne correspondaient
pas à ce que j’écris, et ce que j’écris correspond toujours à ce que
je pense.” —Saint Exupéry à Paul-Émile Victor
- De tels hommes sont redoutables. Ils ne reculent jamais.
- (p. 211) [Antoine] se recherche dans Citadelle, se justifie dans Pilote de guerre et se recrée dans Le Petit Prince.
- (p. 274) Au cours d’un déjeuner avec Curtice Hitchcock, alors qu’il s’était mis, une fois de plus, à esquisser machinalement l’éternelle silhouette juvénile sur la nappe en papier, l’éditeur, intrigué et amusé, lui avait demandé de qui il s’agissait. “C’est un petit bonhomme que je porte dans mon cœur,” avait seulement répondu Saint Exupéry. Hitchcock avait aussitôt rebondi, en excellent professionnel: “Pourquoi n’écririez-vous pas son histoire?” Oui pourquoi pas? Après tout, ce pourrait être un beau conte de Noël, un récit destiné à faire rêver les enfants…
- (p. 388) Saint Exupéry ne prend aucune de ces précautions de base (temps de repos pré-établi, alimentation saine, rythme de vie où le sommeil entre en considération): il s’alimente mal, exagère sa consommation d’alcool, fume beaucoup, veille très tard, au détriment de réflexes indispensables à la maîtrise [de son avion.]
- (p. 436) Consuelo était fragile à cause de son asthme.
- (p. 441) “[Antoine], cet homme extraordinaire, philosophe, mathématicien, pilote de chasse, romancier, à qui l’on doit des livres admirables qui feraient la gloire de tout écrivain, avait des distractions d’enfant. Un jour, en Sardaigne, avant de partir en mission, il s’est amusé une heure entière à faire des bulles de savon pour taquiner la chienne qui jouait à ses pieds. Cette attitude spontanée de grand enfant rieur et sincère, c’est une des choses qui nous le faisait particulièrement aimer.” —Les camarades du Groupe 2/33
Conclusion
Je ne sais pas si je me plongerai plus en profondeur dans l’œuvre de Saint Exupéry, mais j’ai retiré l’essentiel : donnez de l’amour, croyez en vous, vivez intensément et écrivez tout autant.
L’avenir nous appartient.
Le verdict de Félix:
👍
👍
📚 Vocabulaire
- radiogoniométrique (p. 57), comme dans “un appareil indicateur radiogoniométrique”: Permet de déterminer la direction d’un émetteur radioélectrique et qui, à bord des avions et des navires, sert à repérer direction et position.
- anar (p. 118): anarchiste
- airedale (p. 127): Grand terrier anglais à poil dur, très robuste, élevé comme chien de chasse ou d’agrément.
- madelon (p. 199): Diminutif de Madeleine
- aristo (p. 204), comme dans “se donner des airs d’aristo”: Diminutif d’aristocrate
- sulfamide (p. 208): En chimie, composé amide dérivé d’un acide sulfonique
- paludisme (p. 208): Maladie parasitaire transmise par la piqûre d’un moustique
- plébisciter (p. 230): Ratifier quelque chose, élire quelqu’un à une très forte majorité. Figurativement, appuyer quelque chose de façon très largement majoritaire.
- bride (p. 235), comme dans “lâcher la bride”: Partie du harnais d’un cheval qui permet de le conduire
- mémorandum (p. 341): Souvent abrégé mémo. Note qu’on prend de quelque chose qu’on ne veut pas oublier.
- par trop (p. 345), comme dans “il est par trop méconnu”: Vraiment trop peu, de manière flagrante
- latiniste (p. 348): Spécialiste de la langue, de la civilisation et de la littérature latines
- méchoui (p. 362): Mouton ou agneau cuit en entier à la broche; repas où l’on sert cet animal rôti
⭐ Citations étoiles
Chapitre 1: Quel livre écrire?
Chapitre 2: Espace, Allemagne: même haine
Chapitre 3: La gueule cassée
Chapitre 4: Consuelo en sainte
- (p. 33) On devrait s’interdire tout retour physique sur les lieux du bonheur passé. Le calque de la mémoire ne se superpose plus.
Chapitre 5: Vacances de mari
Chapitre 6 La honte
Chapitre 7: Heureuse Terre des hommes
Chapitre 8: La tournée des amitiés
Chapitre 9: New York, New York
Chapitre 10: L’oasis Lindbergh
- (p. 63) “L’intelligence défend la paix. L’intelligence a horreur de la guerre.” —Paul Vaillant-Couturier, Au service de l’esprit
Chapitre 11: Charles conquis, Anne séduite…
Chapitre 12: Caporal-capitaine
Chapitre 13: Orconte, comme Juby…
Chapitre 14: La drôle de paix
Chapitre 15: Bon pilote, mais dangereux…
Chapitre 16: Pilote de guerre
Chapitre 17: Arras
Chapitre 18: Le navire aveugle
- (p. 119) “Nul ne peut se sentir, à la fois, responsable et désespéré.” —Pilote de guerre
Chapitre 19: Non à la défaite!
Chapitre 20: Confusion
Chapitre 21: Vichy, ou la désillusion
Chapitre 22: Adieux
Chapitre 23: La rupture
Chapitre 24: Dolorès
Chapitre 25: Scrupules et morale
Chapitre 26: L’exil
- (p. 171) “En pays d’exil, même le printemps manque de charme.” —Proverbe russe
Chapitre 27: Welcome, Saint Exoupery!
Chapitre 28: Union de tous les Français
Chapitre 29: L’engagement
- (p. 189) “Rien ne mérite d’être raconté qui n’ait été vécu par celui qui l’écrit ou le dit. Le témoin est celui qui a vécu, subi, agi, et qui a engagé son existence. C’est ce qu’affirmait Saint-Ex. C’était sa raison d’être.” —Jean-Gérard Fleury
Chapitre 30: On s’est battu en France
Chapitre 31: Cher casse-pieds
Chapitre 32: L’homme cassé
Chapitre 33: Consuelo sur la touche
- (p. 215) “Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c’est la raison de vivre, plus triste que perdre ses biens, c’est de perdre son espérance.” —Paul Claudel, L’Otage
Chapitre 34: Monsieur le comte s’amuse
- (p. 225) “D’où suis-je? Je suis de mon enfance, comme d’un pays.” —Pilote de guerre
Chapitre 35: Courage!
- (p. 227) “Même sans espoir, la lutte est encore un espoir.” —Roman Rolland, L’Âme enchantée
- (p. 231) [Il est nécessaire de participer avant de témoigner.]
Chapitre 36: Des femmes, encore…
- (p. 234) “Le génie et l’honnêteté, ça se ressemble bougrement.” —Jean Renoir
- (p. 235) [Pour délivrer l’homme, la réussite consiste à le faire régner sur lui-même.]
Chapitre 37: Le piège canadien
- (p. 241) “La haine, c’est la colère des faibles!” —Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin
Chapitre 38: Respect de l’homme
- (p. 247) “Pour être capable de faire don de soi, il faut avoir pris possession de soi dans cette solitude douloureuse hors de laquelle rien n’est à nous et nous n’avons rien à donner.” —Louis Lavelle, Tous les êtres séparés et unis
- (p. 247) “Si vous ne voulez pas vivre d’une pensée morte, il vous faut perpétuellement la rajeunir.” —Saint Exupéry
- (p. 247) “Ce que vous donnez à la communauté fonde la communauté. Et l’existence d’une communauté enrichit votre propre substance.”
Chapitre 39: “Hitler est un idiot”
Chapitre 40: Un de Gaulle plus subtil
Chapitre 41: Nous deux
Chapitre 42: Un conte? Pourquoi pas!
Chapitre 43: Un p’tit gars bien curieux
- (p. 281) “Quand j’écris, je suis persuadé que le livre est bon. Quand j’ai fini, je suis convaincu qu’il ne vaut rien. Je n’en suis plus le juge.” —Saint Exupéry
Chapitre 44: Le Petit Prince, une histoire simple
- (p. 285) “Le bonheur n’est jamais immobile; le bonheur, c’est le répit dans l’inquiétude.” —André Maurois, Climats
Chapitre 45: Embrouilles
- (p. 289) “Face à l’énévement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère.” —Charles de Gaulle, Le Fil de l’épée
Chapitre 46: L’appel du devoir
Chapitre 47: Une histoire d’amour
Chapitre 48: Le retour
Chapitre 49: L’obstiné
Chapitre 50: Trop vieux, trop malade
Chapitre 51: Vol de guerre
Chapitre 52: Disgrâce
Chapitre 53: Chassé-croisé amoureux
Chapitre 54: Pénitence
Chapitre 55: Libération
Chapitre 56: Amère victoire
Chapitre 57: Le major Ex
Chapitre 58: “Le plus vieux pilote du monde”
Chapitre 59: Le bout du chemin
Chapitre 60: Au pays de l’enfance
Chapitre 61: La vérité ultime
Chapitre 62: Le vide
Chapitre 63: Méli-mélo
Chapitre 64: Qui? Comment?
Chapitre 65: Post mortem
Chapitre 66: Forteresse solitude
Chapitre 67: Une femme unique au monde
- (p. 436) On ne naît pas sur la pente d’un volcan sans hériter d’un tempérament éruptif.
Chapitre 68: Après Saint-Ex
- (p. 439) “Un homme n’a le droit de vivre, de parler, d’écrire, qu’autant qu’il a connu et accepté un certain nombre de fois dans son existence, le danger de la mort.” —Jean Prévost